Mgr Delville : « Benoît n’avait pas ce caractère ‘bourguignon’ qui plaît aux Belges »

L’évêque de Liège est aussi un spécialiste de l’histoire de l’Eglise. Pour CathoBel-Dimanche, il revient sur le pontificat de Benoît XVI. Il retient notamment l’importance de ses textes. Il reconnaît aussi que l’ancien pape n’a pas toujours été très apprécié en Belgique...

Au fond, que retiendra-t-on du pontificat de Benoît XVI ? 

Je retiens surtout ses deux encycliques sur l’amour : Deus caritas est (2005) et Caritas in veritate (2009). Leur apport est décisif dans la pensée du christianisme contemporain. Je pense aussi à des prises de position importantes en matière liturgique. En 2007, il publie la lettre apostolique Summorum pontificum, dans laquelle il libéralise la célébration de la liturgie selon le missel de Jean XXIII de 1962, qui était la dernière révision du missel romain de 1570. Benoît XVI a voulu mettre à disposition des chrétiens le patrimoine spirituel, musical et culturel de cette liturgie, avec ses paroles en langue originale, le latin, ses gestes et ses chants marqués par une symbolique profonde. Le concile Vatican II, tout en promouvant une réforme de la liturgie, désirait en effet conserver et favoriser de toutes les manières tous les rites légitimement reconnus. C’est pourquoi le pape a défini que la forme ancienne du rite romain devait être considérée comme extraordinaire du rite et la forme restaurée, comme expression ordinaire du rite.

Comment situez-vous Benoît XVI par rapport à Jean-Paul II ?  

Le pontificat de Jean-Paul II a été très marqué par les origines polonaises du pape, par son expérience de la guerre, des atrocités du régime nazi et des persécutions du régime communiste. Ça a élargi l’horizon du pape, qui a communiqué cette vision à toute l’Église, en faisant de nombreux voyages, en stimulant le mouvement syndical, en contribuant à la chute du communisme, en engageant le dialogue interreligieux, en révolutionnant les relations judéo-chrétiennes et en donnant un esprit missionnaire à l’Église. Benoît n’avait pas cet arrière-fond. Il bénéficiait plutôt de son expérience de théologien et d’intellectuel européen. Il a mis ses compétences au service de la foi, en particulier par ses livres sur Jésus et par ses encycliques.

Et par rapport à François ?

Le pape François provient de l’horizon culturel latino-américain. Il déploie toutes ses potentialités d’homme venu du Sud et de pasteur engagé au service des pauvres. Il a une vision qui part de la situation concrète de l’être humain, dans sa vie sociale, familiale et personnelle. Si Benoît avait une théologie déductive, François a donc une théologie inductive, qui s’ancre dans la méthode du « voir-juger-agir » promue par le cardinal Joseph Cardijn et l’Action catholique. On peut dire que le pape François est inspiré par sa formation de jésuite : comme Ignace de Loyola, il est centré sur l’humanisme et la mission vers les périphéries. Sa vision de l’homme est optimiste, même s’il peut être très critique sur des comportements concrets. Il est convaincu de la capacité de l’être humain à se convertir et à être acteur de libération.

On n’a pas l’impression que Benoît XVI ait toujours suscité beaucoup d’enthousiasme en Belgique…

L’enthousiasme n’a pas été grand chez nous, parce que Benoît n’avait pas ce caractère « bourguignon » ou « bon vivant », qui plaît aux Belges. De plus, il ne laissait pas entrevoir de changement dans des domaines qui touchent à la morale familiale ou personnelle, auxquels les Belges sont sensibles. Cependant, ses enseignements ont progressivement intéressé les fidèles. On a apprécié ses catéchèses systématiques du mercredi, qui lui ont notamment permis de faire le point sur l’apport spirituel d’un grand nombre de saints et de saintes. Par exemple, à Liège, on cite souvent sa catéchèse sur sainte Julienne de Cornillon, qui est la plus complète faite à ce sujet par un pape et qui valorise l’apport de cette Liégeoise du 13e siècle à la vie de l’Église et au sens de l’eucharistie.

Benoît XVI a-t-il eu des liens privilégiés avec certains Belges ?

Benoît XVI connaissait bien Mgr André Léonard, qu’il a nommé archevêque de Malines-Bruxelles en 2010, et le professeur Julien Ries, qu’il a créé cardinal en 2012 suite à ses travaux en matière d’histoire des religions, inspirés par l’idée de permanence du sacré dans l’histoire humaine. Cela correspondait aux idées fondamentales de Benoît XVI.

Dans une perspective de long terme, quelle place Benoît XVI laissera-t-il dans l’histoire de l’Eglise ? 

Il apparaîtra comme un pape qui a promu une herméneutique de la continuité de l’Église avant et après le Concile Vatican II. Il s’est engagé activement à dénoncer et poursuivre les prêtres et religieux coupables d’abus sexuels. Il a posé des jalons importants dans l’enseignement social et spirituel de l’Église.

Et puis, il y eut sa démission…

Il a eu le courage de renoncer à sa charge quand il a vu ses forces décliner et les défis augmenter. Il n’avait pas la sensibilité à la gestion géopolitique des défis mondiaux et n’était pas aidé efficacement à ce niveau par ses collaborateurs immédiats, qui étaient trop issus du dicastère où il travaillait auparavant et non des secteurs internationaux de l’Église. Il a donc eu l’audace de laisser le champ libre à son successeur. On peut dire qu’il a vu juste en ouvrant cette porte et en permettant qu’un pape provienne du Sud et transmette à l’Eglise ses capacités apostoliques exceptionnelles.

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