Méditation de la Fête-Dieu C : évangile selon saint Luc 9, 11b-17 ; « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

Née à Cornillon au 13e siècle par la vision de la jeune Julienne, recueillie alors dans l’hospice d’une léproserie, la fête du Saint-Sacrement du Corps et du sang du Christ fait toujours apparaître ce qu’il manque au Christ total dans sa venue jusqu’au cœur de nos pauvretés. Avec l’aide de son amie, l’ermite Ève de Saint-Martin, et plus tard du Pape Urbain IV, la fête Dieu met en lumière la vocation du monde ; sa transformation par le Christ présent chez nous, reconnu, reçu dans la foi et manger par l’humanité qu’Il ne cesse de pénétrer de son Esprit-Saint.

Nous communions à la présence réelle du Christ pendant la messe pour devenir nous-mêmes une présence réelle du Christ après la messe. Saint-Jean Chrysostome (4e siècle) a quelques mots très forts pour dire la mission que l’eucharistie nous donne : “Tu veux honorer le Corps du Christ, ne le méprises pas lorsqu’il est nu.” C’est bien ce que fit Saint-Julienne de Cornillon auprès des pauvres de son temps.

C’est tout naturellement que les femmes sont sensibles aux images et cultivent une relation plus étroite avec la nature. Julienne et Ève ont donc voulu que le pain eucharistique soit porté dans l’ostensoir à travers les rues de la cité et à travers les champs… Ainsi, de même que le pain de l’hostie est devenu le Corps du Christ, nous sommes tous appelés à cette transformation pour être un membre de son Corps. Chacun d’entre nous est en quelque sorte un ostensoir qui porte le Christ dans la vie quotidienne. Et il doit émaner de nous un éclat semblable à celui de l’ostensoir que le prêtre tient dans ses mains. Notre participation à l’Eucharistie nous offre un nouveau regard sur les gens dans les rues. Ceci, parce que le Christ est présent en chacun d’eux ; même s’ils ne le sentent pas ou ne le croient pas eux-mêmes…

Le pain de la Communion, nous montre également que toute la création est déjà imprégnée de l’esprit de Jésus, de son amour. Dans « Le Phénomène humain », le géologue et paléontologue, Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) décrit un amour universel « capable d’embrasser la totalité des hommes et de la Terre ». Il parle de l’amorisation. Le monde entier est imprégné d’amour. Il raconte de manière impressionnante comment, un jour, il s’est agenouillé dans une église de village devant l’ostensoir montrant le pain eucharistique. Tout à coup, il a eu l’impression que la blancheur de l’hostie imprégnait toute l’église, toute la ville et même le monde entier. C’est alors qu’il a réalisé que le pain transformé est le symbole que, grâce à l’incarnation de Dieu en Jésus-Christ, le monde entier est déjà imprégné de l’amour de Dieu, que partout est un lieu saint.

Tout cela semble très beau. Mais comment pouvons-nous le concilier avec notre monde actuel, où règnent la guerre et la discorde, la famine et l’injustice ? La Fête-Dieu, avec sa procession à travers la cité, veut nous donner l’espoir que le monde ne se résume pas à ce que nous apprennent les médias, mais qu’en profondeur, tout est déjà imprégné de l’amour de Dieu.

Cet extraordinaire dévouement des soignants, l’élan de solidarité déclenché pour les régions sinistrées par les inondations ou bien en guerre, nous montre à quel point les humains sont capables de se surpasser et de mobiliser toutes leurs forces de courage et de ténacité, jusqu’au péril de leur vie, et au-delà de ce qui était pensable et même possible avant ses crises. N’est-ce pas le signe qu’un instinct irrésistible nous porte vers l’Unité ? – l’unité de la cause commune de guérison des malades, de l’aide aux sinistrés et de l’accueil des étrangers fuyants les guerres – et que la passion – passion de la fraternité humaine poussée jusqu’à l’amour humain – exalte ?  Cet amour humain, porté au-delà de la stricte conscience professionnelle, cet amour altruiste dépassant les formes communément admises dans le courant de nos vies, cet amour-passion ou mieux cet amour-compassion, n’est-il pas l’amour universel ou l’Amour-Énergie donné en Jésus qui nous demande aujourd’hui de donner nous-mêmes à manger à la foule ?

Cela nous permet de regarder ce monde avec espoir. Nous manifestons une confiance en chaque être humain, même s’il s’est égaré, pour qu’il rencontre en lui, quelque chose de sacré. Et nous espérons qu’il finira par percevoir ce sacré en lui et qu’il sera alors attentif et respectueux du sacré vivant au cœur de ses frères et sœurs.

C’est dans cet esprit que je vous souhaite un dimanche béni et une semaine réussie, au cours de laquelle vous porterez sur tout et sur tous un regard d’espérance, en sachant que l’Esprit du Christ agit déjà en profondeur et prépare sa transformation.

Votre curé, Joseph SCHMETZ